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Ce texte vous est relayé sur Infoclimat via le blog Itinéraires Polaires, carnet de bord édité par François Gourand, adhérent Infoclimat et hivernant en Terre Adélie en tant que météorologue à Météo-France. Bonne lecture !

Je suis parti de mon précédent hivernage avec un regret, un seul : celui ne pas avoir posé le pied sur le rocher du Débarquement, où Dumont d'Urville avait fait de même le 20 janvier 1840, découvrant ainsi la Terre Adélie. Cela faisait donc partie de mes objectifs principaux en revenant passer un an ici.  Je savais que cette période de fin d'hiver, où les jours rallongent, et où la banquise est souvent dans son meilleur état, solide et sûre, était la plus favorable. Et comme souvent ici, il faut savoir être opportuniste, en guettant les fenêtres météo. Je m'étais donc dit qu'à partir de la mi-août, il fallait que je guette les belles journées, c'est-à-dire ensoleillées, sans vent ou presque, pour programmer cette sortie, si possible un jour où je ne suis pas de service à la météo, pour simplifier les choses.

J'ai failli choisir samedi dernier, qui répondait a priori plutôt bien à ces critères, mais j'ai un peu hésité et grillé un joker. Nous avons certes, jusqu'ici, un mois d'août magnifique, souvent calme, et ensoleillé, mais le temps peut être très changeant bien sûr, et on peut enchaîner ensuite sur des semaines de vent, ou de neige. Après ce petit loupé de samedi qui m'a laissé quelques regrets, je me suis dit que je ne laisserais plus passer l'occasion suivante. Or, elle s'est présentée très vite, puisque dès samedi, on voyait une fenêtre intéressante pour ce mardii 25 août 2020. Le côté sans vent, primordial pour le confort, et même la sécurité, des sorties, était assuré. Il y avait cependant un peu plus de doutes sur l'état du ciel, une petite perturbation circulant sur la région entre lundi après-midi et la matinée de mardi. A quelle vitesse le ciel allait-il se dégager ? Quelques modèles étaient optimistes, d'autres moins….

Finalement, lundi, soit la veille, il fallait prendre une décision, car les sorties lointaines de la base doivent se prévoir 24h à l'avance. Je me suis donc lancé, en me disant qu'avec un minimum de chance, ça devrait pouvoir se faire dans de bonnes conditions. Les modèles météo du lundi soir furent très optimistes, ce qui m'alla évidemment très bien. Pour sortir aussi, loin dans ce que nous appelons la Z3, il faut être 3 minimum, bien équipés en vêtements de rechange, corde, nourriture, radio, GPS, etc… J'ai réussi à convaincre Régis, notre chef, de se joindre à moi, mais cela faisait quelque temps que nous discutions ensemble de cette sortie. Et lundi matin, Aurore notre boulangère-pâtissière, et Alexis, un de nos deux ornithologues, m'ont dit qu'ils étaient également intéressés, nous étions donc 4, parfait !

J'ai assez mal dormi dans la nuit de lundi à mardi, sans doute un peu d'excitation à l'approche de cette sortie que j'attendais depuis longtemps, et cette petite incertitude météo aussi. Cela faisait aussi un moment que je n'avais pas fait de longue sortie sur la banquise, j'espérais aussi que mes jambes seraient au rendez-vous. Je me lève finalement vers 8h mardi matin, et voit tout d'abord des nuages et une faible luminosité dehors… Pas très étonnant au vu des prévisions, mais pas très engageant, franchement. Régis m'appelle peu de temps après pour savoir si on maintient la sortie. Je passe rapidement à la météo pour voir les modèles du matin, qui maintiennent une amélioration assez franche du temps en cours de journée, mais avec le risque qu'un petit vent se lève un peu plus tôt qu'envisagé la veille…

En définitive, je n'hésite pas trop longtemps, et je confirme à Régis, Aurore et Alexis, que je me prépare que nous allons partir, comme prévu, peu après 9h30. Je ne me sens pas en très grande forme, mais musculairement, tout va bien, j'ai quand même un peu marché dimanche sur la banquise en faisant un large tour de l'île. Le motivation est bien là, et c'est elle qui emporte la décision, et je me lance avec enthousiasme, finalement, en compagnie de mes3 camarades, sur la banquise. Nous franchissons la piste du Lion puis posons le pied au nord de celle ci, le rocher du Débarquement, au bout des îles Dumoulin, est bien visible, le ciel est nuageux mais une belle trouée ensoleillée nous accueille à cet instant, comme un bon présage pour la journée à venir. Nous nous engageons en ligne droite vers le milieu des îles Dumoulin.

La progression sur la banquise est plutôt facile au début, elle est bien solide, assez dure, on s'enfonce peu, on avance à un bon rythme. Au bout d'un moment, elle est un peu plus molle par endroits, et le pied s'enfonce assez souvent, pas beaucoup, mais suffisamment pour rendre la progression un peu plus difficile, et nous ralentir un peu. Le ciel reste bien nuageux, mais le temps est plutôt lumineux, on voit que le soleil n'est pas très loin. Finalement, nous arrivons à une des îles Dumoulin, sur laquelle nous montons voir la vue. La perspective est bien différente, à 6-7km seulement de la base, de celle que nous avons ici depuis l'île des Pétrels. On voit très bien la zone de vêlage du glacier de l'Astrolabe, car ces îles sont dans le prolongement naturel de la langue glaciaire, là où nous sommes clairement à l'ouest de cette même langue glaciaire quand on se trouve à la base.

On voit aussi le continent, le trait côtier de la Terre Adélie, au delà, à l'est de la langue glaciaire, vue qui nous est invisible depuis la base. Nous redescendons et nous dirigeons vers le rocher du Débarquement, le plus au nord de ces îles Dumoulin, le premier caillou que Jules Dumont d'Urville a accosté quand il a découvert ce panorama 180 ans, 7mois et 5 jours plus tôt. Nous l'atteignons après une petite demi heure de marche supplémentaire, vers 12h30. J'avais rêvé de pique-niquer sur ce rocher, sur lequel nous grimpons, c'est chose faite ! Et, « miracle » de la météo, comme je l'espérais, le ciel s'éclaircit franchement quand nous montons sur le rocher. Nous déjeunons donc au soleil sur le rocher du Débarquement, les conditions sont idéales, un peu froides pour qu'on ne se gèle pas les doigts en mangeant un bon sandwich certes, mais le vent est quasi nul ! -23°C mesurés par mes soins vers 13h, et un soleil qu'on sent un peu chauffer maintenant.

Nous avons tout de suite trouvé, sur la face nord du rocher, la plaque sombre qui marque ce site historique de la Terre Adélie. J'avoue qu'au delà de la satisfaction personnelle d'atteindre cet objectif nouveau que je m'étais fixé pour cette année 2020, c'est assez émouvant d'arriver sur ce rocher en pensant à l'aventure incroyable de ces marins d'un autre siècle qui partaient explorer des contrées inconnues dans des conditions bien inconfortables. J'ai pensé au buste de Dumont d'Urville, que nous voyons tous les jours, ou presque, au coeur de la base, tourné vers ce rocher, situé à 7,3km de là, au nord/nord-est. Content de partager ce moment avec Régis, Aurore et Alexis. 

Le panorama depuis le sommet du rocher est donc assez différent, on a vraiment le sentiment de se trouver à un autre endroit, même si la vue de la base nous rappelle que nous ne sommes pas si loin. J'essaie de traduire un peu tout cela dans les quelques photos proposées, prises au soleil. Je propose aussi une carte avec l'itinéraire que nous avons suivi, en rouge à l'aller, en jaune au retour. Quasiment un aller-retour par le même chemin, nous sommes simplement passés au sud d'un iceberg à l'aller, puis au nord de ce même iceberg au retour, mais nous n'étions pas loin du trajet direct dans les deux cas. En tout cas, une journée mémorable, avec finalement un vent qui n'aura quasiment pas du tout soufflé pendant le retour, contrairement à ce que je craignais un peu, il ne s'est levé que deux heures après notre retour, au couchant, une journée parfaite en Terre Adélie, dont je me souviendrai !





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