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Ce texte vous est relayé sur Infoclimat via le blog Itinéraires Polaires, carnet de bord édité par François Gourand, adhérent Infoclimat et hivernant en Terre Adélie en tant que météorologue à Météo-France. Bonne lecture !

Nous venons de vivre ce lundi 7 septembre une journée étonnante, inattendue, puisqu'une importante débâcle s'est produite jusqu'aux abords immédiats de l'île des Pétrels. Nous sortons de semaines, de mois plutôt beaux, voire très beaux avec un record d'ensoleillement battu sur la période du 1er juillet au 6 septembre cette année. Avec la vue sur la banquise immaculée quasiment à perte de vue, nous étions habitués à ce paysage infiniment blanc.

Je me demandais même ces derniers jours si j'aurais le privilège de voir un autre paysage avant mon départ de DDU. Il y avait certes la présence d'une belle polynie (ouverture d'eau dans la banquise) à 15-20 vers le nord/nord-ouest de la base, mais elle était quasiment invisible à l'oeil nu, renforçant cette impression de banquise à perte de vue. 

Samedi, nous avions passé une grosse heure à regarder avec Régis les images satellites de ces derniers jours d'une part, mais aussi des années précédentes où il y avait eu des débâcles, notamment en septembre 2006, où une importante débâcle s'était produite. Nous nous faisions la réflexion que l'apparente excellente santé de notre banquise 2020 était un état malgré tout précaire, qui pouvait assez vite évoluer.

Il y a 14 ans, début septembre 2006, excellente banquise autour de DDU, qui s'étendait cette fois à perte de vue, puisque la polynie la plus proche se trouvait non pas à 15-20 mais à 70km de la base. En une semaine, en gros du 17 au 24, une succession de tempête, allant crescendo, avait complètement pulvérisé la banquise, et la mer se trouvait avant la fin du mois de septembre aux portes de DDU.

Il y a 11 ans, fin juin-début juillet 2009, j'étais déjà présent à DDU, et nous avions assisté là encore à une succession de tempêtes, pas très violentes, mais continues, avec de l'air de plus en plus doux, puisqu'on avait frôlé le dégel. Il y avait à cette époque une polynie visible au loin, qu'on avait vue se rapprocher de nous jour après jour, jusqu'à ce que l'eau arrive à l'extrémité nord de l'île des Pétrels.

La plupart des cas des débâcles hivernales, un phénomène pas si rare en réalité, se produisent lors d'une succession de tempêtes souvent accompagnées de douceur.  C'est un phénomène connu qui incite à une vigilance particulière quand on voit sur nos prévisions météo que la situation s'annonce durablement perturbée, avec des vents forts, et de la douceur. Sans être jamais certaine, la débâcle est ainsi quelque peu « prévisible ».

Et ce 7 septembre 2020, alors ? En conclusion d'une première semaine de septembre calme, ensoleillée, normalement froide pour la saison, une perturbation est attendue ce lundi à DDU. Un peu de vent, (rafales proche de 100km/h) de la neige (5cm), de l'air un peu moins froid (-11°C), tout cela pendant moins de 24h. Absolument rien de comparable aux exemples précédemment cités. Pas de vigilance particulière pour nous à la météo de DDU.

Je me lève ce lundi matin, et constate qu'il neige bien comme prévu, avec une visibilité réduite, rien de très surprenant, un léger vent souffle, je vois que le vent a tout de même atteint 110km/h en pointe pendant la nuit, ça a soufflé assez fort quelques heures, un bon cran en moins ce matin. Je sors pour aller déblayer un peu cette neige légère, poudreuse, qui obstrue l'escalier dans la congère, puis vais faire mon petit tour matinal à la météo, où mon collègue Michel est de service. Une journée normale…

Je repasse dans ma chambre peu avant le déjeuner, pour aérer, et j'entends à ce moment un bruit de grincement de banquise assez marqué, suffisamment pour que je note son caractère inhabituel. La banquise « travaille » d'une façon peu commune, au bruit. Il me semble aussi apercevoir une résurgence d'eau sur un bord de l'île des Pétrels. Mais tout est (encore) blanc, il faut dire qu'il neige encore bien et qu'on ne voit pas très loin.

Après déjeuner, je repasse dans ma chambre, et jette machinalement un regard vers ma fenêtre, qui s'arrête rapidement devant une chose très inhabituelle : alors que la visibilité s'est sensiblement améliorée, au bout de la piste du Lion, sur la banquise, des bandes sombres apparaissent. Je m'approche alors de la fenêtre pour voir s'il n'y a pas une saleté sur la vitre, mais non, il y a bien des bandes sombres sur la banquise… Je comprends tout de suite que ça ne peut être que de l'eau de mer !

Je ressors instantanément pour mieux voir cela de l'extérieur, aucun doute possible, une débâcle, totalement inattendue et non prévue, est en train de se produire ! Je fonce alors au séjour pour trouver Régis et lui dire de venir voir ce qui est en train de se produire, qu'on devine aussi déjà derrière la piste du Lion, en direction du nord-est. Loïc nous accompagne également, et nous constatons cette vision assez irréelle des plaques de banquise qui se détachent les unes après les autres, avec l'eau qui apparaît. 

Repensant aux bruits inhabituels que j'ai entendus quelques heures auparavant, je me doute que ce ne peut être qu'en raison de la houle, une houle inhabituellement forte. Régis constate l'ampleur du phénomène en cours, en regardant devant Geophy, et annonce dans la foulée à la radio l'interdiction de toute sortie de l'île des Pétrels en raison d'une débâcle proche en cours, jusqu'à nouvel ordre. Nous restons fascinés de nombreuses minutes devant ce spectacle insolite, bientôt rejoints par d'autres adéliens...

Ensuite, je me dirige vers le bureau météo où je me hâte de regarder les cartes de prévision de houle dont nous disposons quotidiennement, mais que nous ne regardons, en hiver, quasiment jamais. Et la seule explication rationnelle qui m'était ainsi venue à l'esprit est rapidement confirmée par les cartes. Comme on le voit en illustrations jointes à ce billet : une zone de puissante houle avec des vagues de 10 à 12m s'est formée les jours précédents loin au large, dans l'Océan Austral, et s'est rapprochée ce dimanche 6 (cartes jointes), pour venir heurter le pack dans la nuit de dimanche à lundi, se propageant ensuite ce lundi jusqu'à la côte de la Terre Adélie, où nous n'avons certes pas eu les vagues en question, mais où l'agitation engendrée a suffi à secouer puis massivement casser notre banquise !

Ce n'est pas de chance car cette forte houle formée très loin au nord-ouest de DDU a foncé exactement en notre direction. En revanche, c'est une chance que personne n'ait été loin de la base aujourd'hui. Certes, le temps maussade ne s'y prêtait guère. Mais avec une houle d'une provenance aussi lointaine, le phénomène aurait très bien pu se produire lors d'une journée plus calme et ensoleillée, une journée de sortie pour certains adéliens….

La grande leçon de ce lundi 7 septembre 2020 à Dumont d'Urville : regarder quotidiennement les cartes de houle, même en hiver, même quand la banquise semble s'étendre si loin, quand tout semble figé.  Là c'était flagrant qu'avec une houle aussi puissante, qui fonçait en notre direction, quelque chose allait réagir, je n'irais pas jusqu'à dire qu'une telle débâcle était prévisible, mais à tout le moins on aurait pu se méfier de notre banquise, éventuellement au point d'interdire préventivement toute sortie de la base.

Si on m'avait annoncé hier que la banquise serait dans cet état 24 heures plus tard, je ne l'aurais jamais cru. Bien sûr, et encore plus ici dans ce milieu malgré tout étranger, peu familier, même au bout de presque deux hivernages maintenant, il ne faut jamais être sûr de rien, et on n'a jamais fini d'apprendre. Bien que je pense aussi que le phénomène d'une houle aussi localisée et puissante, fonçant sur notre littoral, est quelque chose de plutôt rare, on peut tout de même tirer la leçon de l'utilité réelle de consulter, chaque jour, les cartes de houle à notre disposition, pour être prévenus, à l'avenir, d'une telle éventualité !

Pour essayer d'être aussi complet que possible, j'ajouterais également que le fait qu'il y ait eu cette polynie déjà présente à 15-20km d'ici a dû faciliter la débâcle jusqu'à la base. Si, comme d'autres années, 2006 par exemple, elle s'était trouvée à 70km, il est possible que le même phénomène océanique n'aie pu casser les 70km de banquise jusqu'à la base.

Je ressors de cette journée un peu désorienté, comme nombre d'entre nous, par les perspectives nouvelles de sortie, aussi bien loisirs que professionnelles, qui s'offrent maintenant à nous. Il va falloir s'habituer à ce nouvel environnement, ressortir avec précautions de l'île des Pétrels, repérer les rivières/failles, sonder la banquise pour retrouver nos marques. Nous arrivons en fin d'hiver, les températures vont commencer à remonter, le soleil brille chaque jour plus fort, on ne retrouvera pas la banquise, excellente, que nous avions eue jusque là.

Comme je suis heureux d'avoir fait la sortie du 25 août au rocher du Débarquement ! Il est entouré d'eau, totalement inaccessible maintenant, avec de bonnes chances de le rester dans les prochains mois, jusqu'au prochain hiver, en tout cas bien après mon départ. Je dis à mes camarades hivernants depuis des semaines, des mois, de ne pas attendre ici, de profiter des occasions quand elles se présentent, car tout peut changer vite. Je ne pensais pas, pour autant, que cela se ferait ainsi, la Nature est si créative et imaginative ! Sacrée journée, on en reparlera probablement dans 30 ans dans nos réunions d'anciens de la 70… A bientôt !




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