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Ce texte vous est relayé sur Infoclimat via le blog Itinéraires Polaires, carnet de bord édité par François Gourand, adhérent Infoclimat et hivernant en Terre Adélie en tant que météorologue à Météo-France. Bonne lecture !

Superbe séquence météo depuis une bonne dizaine de jours avec un soleil qui ne nous quitte plus : on a presque oublié à quoi ressemblent les nuages, même si nous avons eu quelques cumulus et stratocumulus furtifs ces derniers jours autour de la base. On retrouve la lumière éclatante, aveuglante, de l'été, dont nous nous rapprochons rapidement. La lumière du jour paraît dès 5h, et on sort de table le soir avec les dernières lueurs du jour. Hier samedi, en sortant du repas, j'ai vu ma plus belle aurore de l'année, bien verte, intense, qui traversait rapidement le ciel. Je n'ai hélas rien à ma disposition pour prendre des photos de belle qualité, mais j'ai bien profité du spectacle, qui deviendra rapidement invisible, en raison du manque d'obscurité dans quelques petites semaines à peine.

Ambiance particulière ce samedi soir au séjour, puisque nous venions d'apprendre nos dates de départ de la base. La plupart d'entre nous étions déjà au courant, mais le fait d'avoir une liste avec un numéro de rotation de l'Astrolabe a rendu cela terriblement concret. Sans surprise pour ma part : avec mes deux collègues météo Michel et Alain, je repartirai sur R0, la toute première rotation du bateau. Nous serons une dizaine des 24 de notre TA70 à repartir avec ce premier passage de la saison du bateau, sans doute autour du 20 novembre. 4 semaines plus tard, autour du 17 décembre, une autre dizaine d'entre nous repartirons sur la rotation R1 suivante du bateau. Après cette date, et notamment à Noël, il ne restera plus que 4 ou 5 membres de la TA70 à DDU, autant dire qu'elle fera déjà partie de l'histoire du lieu.

Le fait de voir cette liste avec tous nos noms et une date de départ m'a rendu un peu triste, mélancolique, avec la prise de conscience du côté éphémère de notre présence dans cet autre monde si paisible, si agréable. Un sentiment que je n'avais absolument pas connu depuis notre arrivée il y a 10 mois. Aujourd'hui dimanche, ce sentiment ne m'a pas vraiment quitté. C'est une douce mélancolie, plutôt agréable, comme celle que l'on éprouve à la fin d'un bel été de vacances, enfant, je dirais. Je suis allé me promener une petite heure cet après-midi, faire un tour de l'île des Pétrels, sans aller sur la banquise, me figeant à plusieurs reprises devant les tableaux que forment ces paysages immaculés.

Notre environnement encore quasiment désert, figé dans le froid glacé, si lumineux, si beau, cette autre planète qui me manquera forcément dans les mois et années à venir. Je le sais d'autant plus que j'ai déjà vécu un retour de Terre Adélie. Celui là sera différent, je crois, parce que je suis différent d'il y a 11 ans bien sûr, que ça s'est encore mieux passé cette année qu'en 2009. Je repense souvent à l'étrange sensation que j'avais ressentie au retour en 2010, en me retrouvant au milieu du trafic parisien : celle d'un long et profond rêve, dont je m'étais finalement réveillé. Je n'ai pas plus à me plaindre de ce qui m'attend au retour de ce que j'avais il y a une dizaine d'années, et ça devrait très bien se passer. Il n'empêche : quand le rêve devient récurrent, quelle est la réalité ? Les deux, bien sûr : ici, et là bas. Le fait d'avoir rendu la vie en Terre Adélie encore plus réelle en revenant ici va certainement me la faire regretter davantage. Mais c'est le prix à payer, bien modeste au regard de la chance que cela représente de passer les saisons ici.

Finalement, même avant l'apparition forcément brutale de cette liste de départs à venir, j'étais déjà un peu mélancolique, ce qui a développé ces dernières semaines mon penchant pour la contemplation, je prends plus naturellement et facilement encore le temps de me poser devant le paysage, je repense finalement pas mal ces derniers temps à mes camarades et amis de la TA59, à tous ces beaux souvenirs partagés, comme avec cette belle équipe de la TA70 : la richesse de ces deux expériences s'ajoute naturellement.

Nous avons tous pas mal de travail à accomplir avant l'arrivée de nos successeurs vers la mi-novembre, et nous avons aussi tous envie de profiter encore du lieu, jusqu'au bout, chacun à sa façon. Le mois de septembre est passé à une vitesse incroyable, avec de beaux événements comme la débâcle de la banquise du 7 puis du 13. Tout s'accélère, comme je m'y attendais, certes, mais ça reste fascinant à vivre, le décalage avec le coeur de l'hiver, et ses longues nuits...

Je voudrais cependant terminer ce billet sur une touche plus positive : je suis heureux de rentrer retrouver mes proches, la Corse, la Bretagne, un autre travail que j'ai aimé avec des collègues attachants. Je me demande un peu dans quelle mesure nous allons reconnaître le monde masqué qui nous attend, mais je crois que nous serons tous un peu plus forts, riches de cette année ici, pour affronter les difficultés à venir. Enfin, anecdote météo du jour : le thermomètre a plongé à -26,0°C la nuit dernière, comme vendredi 18, minimum du mois égalé, excellent pour la jeune banquise mesurée cet après-midi à 40cm juste au bout du Lion !











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